MENTEUR - Isaac Asimov
Les Trois Lois de la Robotique tiennent lieu de code moral aux robots d’Asimov. Ils ne peuvent nuire à un humain, doivent lui obéir sous réserve de la première loi, et enfin assurer leur propre conservation sous réserve des deux premières lois.
Qu’en résulte-t-il lorsqu’un robot se révèle capable de lire dans l’esprit des gens ? Il y découvre un univers illogique et fascinant, la passion, la frustration, l’ambition. Il en sait plus sur chaque humain que cet humain lui-même. Mais peut-il dire la vérité, toute la vérité, sans nuire à l’humain qui la lui demande ?
Alfred Lanning alluma son cigare avec soin, mais le bout de ses doigts tremblait légèrement. Il parlait entre deux bouffées, ses sourcils gris contractés.
« Il lit bien les pensées, sans le moindre doute ! Mais pourquoi ? » Il leva les yeux vers le mathématicien Peter Bogert. « Alors ? »
Bogert aplatit sa chevelure noire des deux mains. « C’est le trente-quatrième modèle de cette catégorie qui soit sorti de nos chaînes de montage, Lanning. Tous les autres étaient rigoureusement orthodoxes. »
Un troisième homme présent dans la pièce fronça les sourcils. Milton Ashe était le plus jeune responsable de l’U. S. Robots, et pas peu fier d’occuper son poste.
« Écoutez, Bogert. Il ne s’est pas produit le moindre accroc du début à la fin du montage. Cela, je vous le garantis. »
Les lèvres épaisses de Bogert s’épanouirent en un sourire condescendant. « Vraiment ? Si vous pouvez répondre de toute la chaîne de montage, je vous proposerai pour l’avancement. Pour être effectuée ; avec précision, la fabrication d’un seul cerveau positronique exige soixante-quinze mille deux cent trente-quatre opérations différentes, et chacune de ces opérations, pour réussir, repose sur un certain nombre de facteurs, lequel se situe entre cinq et cent cinq. Si une seule d’entre elles se trouve sérieusement compromise, le cerveau est bon à jeter. Je cite notre propre manuel de spécifications, Ashe. » Milton Ashe rougit, mais une quatrième voix lui coupa sa réplique. « Si nous commençons à nous accuser les uns les autres, je m’en vais. » Les mains de Susan Calvin étaient étroitement serrées sur se genoux, et les petites rides de part et d’autre de se lèvres minces et pâles s’accusèrent. « Nous avons sur les bras un robot télépathe et il me semble important de déterminer exactement les raison pour lesquelles il lit les pensées. Nous ne les trouverons pas en disant : c’est votre faute, c’est la mienne ! »
Ses yeux froids se fixèrent sur Ashe et le jeune homme sourit.
Lanning l’imita et, comme toujours en pareille occasion, ses longs cheveux blancs et ses petits yeux perspicaces faisaient de lui le type même du patriarche biblique. « Bien parlé, docteur Calvin. Sa voix prit soudain un ton incisif. « Voici le résumé des faits. Nous avons réalisé un cerveau positronique apparemment de la cuvée ordinaire, mais qui possède la propriété remarquable de pouvoir capter les ondes cérébrales. Nous accomplirions le progrès le plus important dans la science robotique depuis des dizaines d’années, si nous savions ce qui s’est passé. Nous l’ignorons et c’est ce qu’il nous faut découvrir. Est-ce clair ?
— Puis-je vous proposer une suggestion ? demanda Bogert.
— Je vous en prie.
— Je propose que, jusqu’au moment où nous aurons tiré au clair cet embrouillamini – et en tant que mathématicien, j’ai tout lieu de croire qu’il est de première grandeur – nous tenions secrète l’existence du R B-34. Sans excepter les autres membres du personnel. Etant chefs de service, la solution du problème ne devrait pas nous être inaccessible, et moins nombreux nous serons à en connaître…
— Bogert a raison, dit le docteur Calvin. Depuis que le Code Interplanétaire a été modifié pour permettre aux modèles de robots d’être testés dans les usines avant d’être expédiés dans l’espace, la propagande antirobots s’est intensifiée. Si jamais le public venait à apprendre, par des fuites, l’existence d’un robot capable de lire les pensées, sans savoir si nous possédons l’entière maîtrise du phénomène, on ne manquerait pas de mettre à profit cette information. »
Lanning tira des bouffées de son cigare et inclina la tête gravement. Il se tourna vers Ashe. « Vous m’avez dit, je crois, que vous étiez seul, lorsque vous avez découvert par hasard cette curieuse particularité ?
— Si j’étais seul ? Je pense bien… J’ai connu la plus belle peur de ma vie. Le R B – 34 venait de quitter la chaîne de montage et on venait de me l’envoyer. Oberman s’était absenté, donc je l’ai conduit moi-même aux salles de test… ou du moins j’ai commencé à le conduire. » Ashe prit un temps et un léger sourire effleura ses lèvres. « L’un de vous a-t-il jamais tenu une conversation mentale à son insu ? »
Nul ne s’inquiéta de répondre, et il poursuivit : « On ne s’en aperçoit pas immédiatement, vous pensez bien. Il s’adressait à moi – aussi logiquement et raisonnablement que vous pouvez l’imaginer – et c’est seulement après avoir parcouru la plus grande partie du chemin que je m’aperçus que je n’avais rien dit. Bien entendu, bien des pensées m’avaient traversé l’esprit, mais ce n’est pas la même chose, n’est-ce pas ? J’enfermai mon robot et je partis à la recherche de Lanning à toute vitesse. L’avoir vu marcher à mes côtés, pénétrant calmement mes pensées et y faisant un choix, ça m’avait donné la chair de poule.
— Je l’imagine aisément », dit pensivement Susan Calvin. Ses yeux s’étaient posés sur Ashe avec une curieuse intensité. « Nous avons tellement l’habitude de considérer nos pensées comme un domaine inviolable. »
Lanning intervint avec impatience. « Seules les quatre personnes ici présentes sont au courant. Très bien ! Nous allons opérer systématiquement. Ashe, je vous demanderai de vérifier la chaîne de montage depuis le début jusqu’à la fin… sans rien omettre. Vous éliminerez toutes les opérations qui ne comportent aucun risque d’erreur, et vous dresserez une liste de celles qui peuvent être sujettes à caution, en notant leur nature et leur importance éventuelle.
— Ce n’est pas un petit travail, grommela Ashe.
— Naturellement tous les hommes sous vos ordres devront s’atteler à la tâche… jusqu’au dernier s’il le faut. Peu m’importe que nous prenions du retard sur notre programme. Mais ils devront ignorer la raison de cette enquête, vous comprenez bien ?
— Hmm, oui ! » Le jeune technicien eut un sourire ambigu. « N’empêche qu’il s’agit là d’un sacré boulot ! »
Lanning pivota sur son fauteuil pour faire face à Susan Calvin. « Vous aborderez la tâche dans une direction opposée. Vous êtes la robopsychologue de l’usine, et par conséquent il vous appartient d’étudier le robot lui-même. Etudiez son comportement. Voyez ce qui pourrait être relié à ses facultés télépathiques, quelle est leur étendue, de quelle façon elles modifient sa « personnalité » et dans quelle mesure exacte elles ont affecté ses propriétés ordinaires. Vous m’avez compris ? »
Lanning n’attendit pas la réponse du docteur Calvin. « Je coordonnerai les travaux et interpréterai mathématiquement les résultats. » Il tira sur son cigare et murmura le reste à travers la fumée. « Bogert me prêtera son assistance, naturellement. »
Bogert polit ses ongles en les frottant d’une main dodue et répondit d’une voix inexpressive : « Si j’ose dire ! Je ne connais pas grand-chose à la question.
— Eh bien, je vais me mettre au travail. » Ashe repoussa sa chaise et se leva. Son jeune visage agréable se plissa en un sourire. « C’est moi qui ai la tâche la plus ardue entre toutes, aussi vais-je m’y atteler sans plus tarder. »
Il quitta la pièce avec un bref « Au revoir ! » Susan Calvin répondit d’une inclination de tête à peine perceptible ; elle le suivit des yeux jusqu’à la sortie mais ne répondit pas lorsque Lanning poussa un grognement et lui demanda : « Voulez-vous monter voir le R B – 34 à présent, docteur Calvin ? »
*
**
R B – 34 leva ses yeux photo-électriques du livre sur lequel il se penchait, en entendant le bruit étouffé des gonds de la porte et il était déjà debout lorsque Susan Calvin entra dans la pièce.
Elle s’arrêta pour replacer sur la porte le gigantesque écriteau Défense d’entrer et s’approcha ensuite du robot.
« Je vous ai apporté les textes concernant les moteurs hyperatomiques, Herbie… quelques-uns d’entre eux du moins. Aimeriez-vous y jeter un coup d’œil ? »
R B – 34 – alias Herbie – prit les trois volumes pesants qu’elle tenait entre ses bras et ouvrit le premier à la page du titre. « Hum ! Théorie de l’hyper-atomique. » Il grommela quelques paroles inarticulées pour lui-même en feuilletant les pages, puis dit d’un air absorbé : « Asseyez-vous, docteur Calvin. Cela ne me prendra que quelques minutes. »
La psychologue s’assit en observant attentivement Herbie tandis qu’il allait s’installer de l’autre côté de la table et parcourait systématiquement les trois volumes.
Au bout d’une demi-heure il les reposa. « Bien entendu, je sais pourquoi vous m’avez apporté ces ouvrages. »
Le coin de la lèvre du docteur Calvin fut soulevé par un tic. « C’est bien ce que je craignais, Herbie. Vous avez toujours un pas d’avance sur moi. »
« C’est la même chose avec ces livres qu’avec les autres. Ils ne m’intéressent absolument pas. Vos textes ne valent rien. Votre science n’est qu’un agglomérat d’informations reliées par une théorie sommaire… et tout cela est trop simpliste pour mériter qu’on s’en occupe.
« Ce sont vos œuvres de fiction qui m’intéressent. L’étude que vous faites de l’interaction des mobiles et des sentiments humains. » Il fit un geste vague de ses mains puissantes en cherchant le mot juste.
« Je crois comprendre, murmura le docteur Calvin.
— Je lis dans les esprits, voyez-vous, poursuivit le robot, et vous n’avez pas idée à quel point ils sont compliqués. Je n’arrive pas à comprendre, car mon esprit à moi a si peu de chose en commun avec eux… mais j’essaie et vos romans me sont d’un grand secours.
— Oui, mais je crains qu’après avoir suivi les expériences émotionnelles harassantes où vous entraînent les romans sentimentaux modernes, fit Susan Calvin avec une pointe d’amertume, vous ne trouviez de véritables esprits comme les nôtres ternes et incolores.
— Mais il n’en est rien ! »
L’énergie soudaine de la réponse amena le docteur Calvin à se lever d’un bond. Elle se sentit rougir et une pensée traversa follement son esprit : « Il doit savoir ! »
Herbie se radoucit soudain et murmura d’une voix basse où toute résonance métallique avait pratiquement disparu : « Mais naturellement que je sais, docteur Calvin. Vous y pensez sans cesse. Comment pourrais-je ne pas le savoir ? »
Le visage de Susan Calvin s’était durci. « L’avez-vous dit… à quelqu’un ?
— Non, bien entendu ! » Puis, avec une surprise non feinte : « Personne ne me l’a demandé.
— Dans ce cas, lança-t-elle, vous me prenez sans doute pour une sotte.
— Mais non ! Il s’agit là d’un sentiment normal.
— C’est peut-être pour cette raison qu’il est si stupide. » La tristesse de sa voix noyait tout le reste. Un peu de la femme parut sous la cuirasse du docteur. « Je ne suis pas ce que l’on pourrait appeler… séduisante.
— Si vous faites allusion à votre apparence physique, je ne puis en juger. Mais je sais en tout cas qu’il existe d’autres genres de séduction.
— Ni jeune. » Le docteur Calvin avait à peine entendu le robot.
« Vous n’avez pas encore quarante ans. » Une insistance anxieuse se manifestait dans la voix de Herbie.
« Trente-huit si vous tenez compte des années, mais soixante si l’on juge par les rapports émotionnels avec la vie. Je ne suis pas psychologue pour rien. »
Elle poursuivit avec une amertume haletante : « Or, il n’a que trente-cinq ans, ne les paraît pas et possède un comportement juvénile. Pensez-vous qu’il puisse me voir autrement que… je ne suis ?
— Vous vous trompez. » Le poing d’acier de Herbie s’abattit sur la table avec un fracas retentissant. « Ecoutez-moi… »
Mais Susan Calvin se tourna vers lui et la peine secrète tapie au fond de ses yeux se transforma en braise. « Pourquoi devrais-je vous écouter ? Que pouvez-vous y connaître… vous qui n’êtes qu’une machine ? À vos yeux je suis un simple spécimen ; un insecte intéressant doué d’un esprit particulier, disséqué pour l’examen. Un merveilleux exemple de frustration, n’est-ce pas ? À peu près aussi intéressant que vos livres. » Elle étouffa ses sanglots sans larmes.
Le robot plia sous l’orage. Il secoua la tête d’un air suppliant. « Ne voulez-vous pas m’écouter ? Je pourrais vous aider si seulement vous vouliez me le permettre.
— Comment cela ? » Elle retroussa les lèvres. « En me prodiguant de bons conseils ?
— Non, pas du tout. Je sais simplement ce que pensent d’autres gens… Milton Ashe, par exemple. »
Un long silence suivit et Susan Calvin baissa les yeux. « Je ne veux pas savoir ce qu’il pense, dit-elle, d’une voix étranglée. Taisez-vous.
— Je crois que vous avez envie de savoir ce qu’il pense. »
Sa tête demeura inclinée, mais sa respiration devint plus rapide. « Vous dites des sottises, murmura-t-elle.
— Pourquoi le ferais-je ? J’essaie de vous aider. Ce que Milton Ashe pense de vous… » Il s’interrompit.
Alors la psychologue leva la tête. « Eh bien ?
— Il vous aime », dit tranquillement le robot.
Durant une minute entière, le docteur Calvin demeura silencieuse. Elle se contentait de fixer son interlocuteur. « Vous vous trompez ! dit-elle. Pourquoi m’aimerait-il ?
— Mais il vous aime pourtant. Un sentiment pareil ne peut se dissimuler, pas à moi.
— Mais je suis tellement… tellement… bégaya-t-elle.
— Il voit plus loin que l’aspect physique et admire l’intelligence chez les autres. Milton Ashe n’est pas homme à épouser une perruque blonde et une paire d’yeux enjôleurs. »
Susan Calvin battit rapidement des paupières et attendit quelques instants avant de parler. Sa voix elle-même tremblait. « Jamais, en aucune façon, il ne m’a laissé soupçonner qu’il…
— Lui en avez-vous donné l’occasion ?
— Comment l’aurais-je pu ? Jamais je n’aurais pensé que…
— Exactement ! »
La psychologue demeura perdue dans ses pensées puis leva soudain les yeux. « Une fille est venue le voir à l’usine il y a six mois. Elle était jolie, je suppose, blonde et mince. Et naturellement, c’est à peine si elle savait additionner deux et deux. Il a passé la journée à se pavaner, s’efforçant de lui expliquer comment on montait un robot. » Elle retrouva son ton acerbe. « Y comprenait-elle quelque chose ? Qui était-elle ? »
Herbie répondit sans hésitation. « Je connais la personne à laquelle vous faites allusion. Elle est sa cousine germaine et je vous assure qu’aucun intérêt romanesque ne l’attire vers elle. »
Susan Calvin se leva avec une vivacité de jeune fille. « Comme c’est curieux ! C’est justement ce dont j’essayais de me persuader parfois, sans jamais réellement y croire au fond de moi. Alors tout doit être vrai. »
Elle courut vers le robot et saisit sa main lourde et froide entre les siennes. « Merci, Herbie. » Sa voix était devenue un murmure pressant. « Pas un mot de tout ceci à qui que ce soit. Que cela demeure notre secret, et merci une fois encore. » Puis, étreignant convulsivement les doigts inertes du robot, elle quitta la pièce.
Herbie se remit lentement à son roman abandonné, mais il n’y avait personne pour lire ses propres pensées.
*
**
Milton Ashe s’étira lentement dans un récital de craquements de jointures et de grognements, puis tourna des yeux furibonds vers Peter Bogert, docteur en physique.
« Dites donc, s’écria-t-il, voilà une semaine que je travaille d’arrache-pied sans pratiquement fermer l’œil. Pendant combien de temps devrai-je continuer ce régime ? Je croyais vous avoir entendu dire que le bombardement positronique dans la chambre à vide D constituait la solution. »
Bogert bâilla délicatement et considéra ses mains blanches avec le plus grand intérêt. « C’est exact Je suis sur la piste.
— Je sais ce que cela signifie dans la bouche d’un mathématicien. À quelle distance du but êtes-vous ?
— Cela dépend.
— De quoi ? » Ashe se laissa tomber sur une chaise et étendit ses longues jambes devant lui.
« De Lanning. Le vieux n’est pas d’accord avec moi. » Il soupira. « Il retarde un peu, voilà l’ennui Il s’accroche aux mécaniques matricielles comme à un recours suprême, et ce problème exige des outils mathématiques plus puissants. Il est tellement obstiné.
— Pourquoi ne pas poser la question à Herbie et régler toute l’affaire ? murmura Ashe d’une voix ensommeillée.
— Interroger le robot ? » Bogert leva les sourcils.
« Pourquoi pas ? La vieille fille ne vous a-t-elle donc rien dit ?
— Vous parlez de Calvin ?
— Oui, Susie, elle-même. Ce robot est un sorcier en mathématiques. Il connaît tout sur tout. Il résout des intégrales triples, de tête, et avale des tenseurs analytiques en guise de dessert. »
Le mathématicien le considéra avec scepticisme. « Parlez-vous sérieusement ?
— Je vous assure ! Le plus étonnant, c’est que le bougre n’aime pas les maths. Il préfère les romans à l’eau de rose. Ma parole ! Je vous conseille de jeter un coup d’œil sur la littérature à quatre sous dont Susie le nourrit : Passion pourpre et Amour dans l’Espace.
— Le docteur Calvin ne nous a pas dit un mot de tout cela.
— C’est qu’elle n’a pas fini de l’étudier. Vous savez comment elle est. Il faut que tout soit bien rangé et étiqueté avant de révéler le grand secret.
— Je vois qu’elle vous a parlé.
— Nous avons eu quelques conversations. Je l’ai vue assez fréquemment ces jours-ci. » Il écarquilla les yeux et fronça les sourcils. « Dites-moi, Bogie, n’avez-vous rien remarqué d’étrange dans l’attitude de la dame, ces derniers temps ? »
Le visage de Bogert s’épanouit en un sourire assez vulgaire. « Elle utilise du rouge à lèvres, si c’est ce que vous voulez insinuer.
— Oui, je sais. Du rouge, de la poudre et même du fard à paupières. Un vrai masque de carnaval. Mais ce n’est pas cela. Je n’arrive pas à mettre le doigt dessus. C’est sa façon de parler… comme si elle était heureuse à propos de je ne sais quoi. » Il réfléchit un instant, puis haussa les épaules.
L’autre se permit un ricanement qui, pour un physicien de cinquante ans passés, était incongru. « Elle est peut-être amoureuse. »
Ashe referma les yeux. « Vous êtes idiot, Bogie.
Allez donc parler à Herbie ; je veux rester ici et dormir.
— Soit. Mais je n’aime pas recevoir des conseils d’un robot pour faire mon travail. D’ailleurs, je ne crois pas qu’il en soit capable. »
Un doux ronflement fut la seule réponse qu’il obtint.
*
**
Herbie écoutait attentivement Peter Bogert qui, les mains dans les poches, s’exprimait avec une indifférence affectée.
« Et voilà. Je me suis laissé dire que vous êtes versé dans ces questions, et si je vous interroge, c’est davantage pour satisfaire ma curiosité qu’autre chose. Ma ligne de raisonnement, telle que je l’ai exposée, comporte quelques points douteux, je l’admets, ce que le docteur Lanning refuse d’accepter, et le tableau est plutôt incomplet. »
Le robot ne répondit pas.
« Eh bien ? reprit Bogert.
— Je ne vois aucune erreur, dit Herbie après avoir étudié les chiffres.
— Je ne pense pas que vous puissiez aller au-delà ?
— Je n’oserais pas le tenter. Vous êtes meilleur mathématicien que moi et… j’aurais peur de m’avancer. »
Il y avait une certaine condescendance dans le sourire de Bogert. « Je me doutais bien que tel serait le cas. La question est complexe. Oublions cela. » Il froissa les feuilles de papier, les jeta dans la corbeille, fit le geste de partir, puis se ravisa. « À propos… »
Le robot attendit.
Bogert semblait éprouver des difficultés à trouve ses mots. « Il y a quelque chose… c’est-à-dire, vous pourriez peut-être… » Il s’arrêta court.
« Vos pensées sont confuses, dit le robot d’une voix égale, mais elles concernent le docteur Lanning, cela ne fait aucun doute. Il est stupide de votre part d’hésiter, car dès que vous aurez retrouvé votre sang-froid, je connaîtrai la question que vous voulez me poser. »
La main du mathématicien se porta sur sa chevelure luisante et la caressa d’un geste familier. « Lanning approche de soixante-dix ans, dit-il, comme si cette seule phrase expliquait tout.
— Je le sais.
— Et il est directeur de l’usine depuis près de trente ans. » Herbie inclina la tête. « Eh bien… » La voix de Bogert prit une intonation cajoleuse. « Vous savez mieux que moi… s’il pense à prendre sa retraite. Pour raison de santé peut-être ou…
— C’est exact, dit Herbie sans autre commentaire.
— Vous le savez ou non ?
— Certainement !
— Alors pourriez-vous me le dire ?
— Puisque vous le demandez, oui. » Le robot alla droit au fait. « Il a déjà donné sa démission !
— Comment ? » Le savant avait poussé cette exclamation d’une voix à peine articulée. Il pencha en avant sa vaste tête. « Voudriez-vous répéter ?
— Il a déjà donné sa démission, reprit l’autre avec calme. Mais celle-ci n’a pas encore pris effet. Il attend, voyez-vous, d’avoir résolu le problème qui… euh… me concerne. Ceci terminé, il est tout disposé à remettre la charge de directeur à son successeur. »
Bogert expulsa brusquement l’air de sa poitrine. « Et son successeur, qui est-il ? » Il était tout près de Herbie maintenant, et ses yeux semblaient fascinés par ces indéchiffrables cellules photo-électriques d’un rouge sombre qui constituaient les organes visuels du robot.
« Vous êtes le nouveau directeur », répondit l’autre lentement.
Bogert se détendit en un sourire. « C’est bon à savoir. J’espérais et attendais cette nomination. Merci, Herbie. »
*
**
Peter Bogert demeura à sa table de travail jusqu’à cinq heures du matin et y retourna à neuf. L’étagère au-dessus de lui se vidait de ses liasses de références, de ses livres et de ses tableaux, à mesure qu’il se reportait aux uns et aux autres. Les pages de calculs étalées devant lui augmentaient de façon infime et les papiers froissés à ses pieds s’entassaient en une colline de plus en plus envahissante.
A midi précis, il considéra la page finale, se frotta un œil injecté, bâilla et haussa les épaules. « Cela empire de minute en minute, par l’enfer ! »
Il se retourna en entendant la porte s’ouvrir et fit un signe de tête à Lanning qui entrait dans la pièce en faisant craquer les jointures de ses doigts.
Le directeur vit d’un coup d’œil le désordre qui régnait dans la pièce et son front se barra d’un pli.
« Une nouvelle piste ? interrogea-t-il.
— Non, répondit l’autre d’un ton de défi. En quoi l’ancienne serait-elle mauvaise ? »
Sans prendre la peine de répondre, Lanning se contenta de jeter un regard à la dernière feuille de papier qui se trouvait sur le bureau de Bogert. Il alluma un cigare tout en parlant.
« Calvin vous a-t-elle parlé du robot ? C’est un génie mathématique. Vraiment remarquable. »
L’autre grogna bruyamment. « C’est ce que j me suis laissé dire. Mais Calvin ferait mieux de se limiter à la robot-psychologie. J’ai sondé Herbie en mathématiques et c’est à peine s’il peut se débrouiller dans les calculs.
— Calvin n’est pas de cet avis.
— Elle est folle.
— Et moi non plus, je ne suis pas de cet avis. » Les yeux du directeur se rétrécirent dangereusement.
« Vous ? » La voix de Bogert se durcit. « De quoi parlez-vous ?
— J’ai soumis Herbie à un petit examen durant toute la matinée, et il est capable d’exécuter des tours dont vous n’avez même jamais entendu parler.
— Vraiment ?
— Vous paraissez sceptique ! » Lanning tira de sa poche une feuille de papier et la déplia. « Ce n’est pas mon écriture, n’est-ce pas ? »
Bogert examina les grandes notations anguleuses qui couvraient la feuille. « C’est Herbie qui a rédigé cela ?
— Parfaitement ! Et vous remarquerez qu’il a travaillé sur votre intégration temporelle de l’équation 22. Il arrive… (Lanning posa un ongle jauni sur le dernier paragraphe) à la même conclusion que moi, et en quatre fois moins de temps. Vous n’étiez nullement fondé à tenir pour négligeable l’effet de retard, dans le bombardement positronique.
— Je ne l’ai pas négligé. Pour l’amour du ciel, mettez-vous dans la tête qu’il annulerait…
— Je sais, vous me l’avez expliqué. Vous avez utilisé l’équation de translation de Mitchell, n’est-ce pas ? Eh bien… elle n’est pas applicable au cas qui nous occupe.
— Pourquoi pas ?
— D’abord parce que vous avez utilisé des hyper-imaginaires.
— Je ne vois pas le rapport…
— L’équation de Mitchell n’est pas valable lorsque…
— Etes-vous fou ? Si seulement vous preniez la peine de relire le texte original de Mitchell dans les Transactions du…
— Je n’en ai nul besoin. Je vous ai dit dès le début que je n’aimais pas son raisonnement, et Herbie est de mon avis.
— Dans ce cas, hurla Bogert, laissez ce mécanisme d’horlogerie résoudre tout le problème à votre place. Pourquoi vous occuper des choses qui ne sont pas essentielles ?
— Justement, Herbie ne peut résoudre le problème. Et dans ce cas nous ne pourrons pas mieux faire que lui… à nous seuls. Je vais soumettre la question entière au Comité National. Le problème nous dépasse. »
Bogert se leva d’un bond, le visage cramoisi, en renversant sa chaise. « Vous n’en ferez rien. »
Lanning rougit à son tour. « Prétendez-vous me donner des ordres ?
— Exactement, répondit son interlocuteur en grinçant des dents. J’ai résolu le problème et je ne vous laisserai pas me le subtiliser, c’est bien compris ? J’ai percé à jour vos manigances, croyez-moi, espèce de fossile desséché ! Vous vous feriez couper le nez plutôt que de me laisser le bénéfice d’avoir résolu l’énigme de la télépathie robotique.
— Vous êtes un idiot, Bogert, et je m’en vais de ce pas vous faire suspendre pour insubordination… » La lèvre inférieure de Lanning tremblait de colère.
« Vous n’en ferez rien, Lanning. Vous pensiez peut être garder vos petits secrets, avec un robot télépathe dans l’usine ? Apprenez donc que je suis a courant de votre démission. »
La cendre du cigare de Lanning trembla et tomba et le cigare lui-même suivit. « Comment… comment…
Bogert eut un rire mauvais. « Et je suis le nouveau directeur, enfoncez-vous ça dans le crâne ; n’ayez pas de doute à ce propos. La peste m’étouffe, c’es moi qui vais donner les ordres dans cet établissement sinon je vous promets le plus grand scandale auquel vous ayez jamais été mêlé de votre vie. »
Lanning retrouva sa voix et rugit : « Vous êtessuspendu, m’avez-vous compris ? Je vous relève de toutes vos fonctions. Vous êtes congédié, vous entendez ? »
Le sourire s’élargit sur le visage de l’autre. « À quoi bon vous fâcher ? Vous n’aboutirez à rien. C’est moi qui détiens les cartes maîtresses. Je sais que vous avez donné votre démission. C’est Herbie qui me l’a dit et il le tenait directement de vous. »
Lanning se contraignit à parler calmement. Il avait pris l’air d’un très vieil homme, avec des yeux las dans un visage décoloré et cireux. « Je veux parler à Herbie. Il est impossible qu’il ait pu dire une chose pareille. Vous jouez un drôle de jeu, Bogert, mais je saurai bien vous démasquer. Suivez-moi ! »
Bogert haussa les épaules. « Vous voulez voir Herbie ? À votre aise ! »
Ce fut également à midi précis que Milton Ashe leva les yeux de son croquis maladroit. « Vous voyez à peu près ce que cela donne ? Je ne suis pas très fort en dessin, mais c’est à peu près l’allure générale. C’est une maison de toute beauté et je pourrai l’acheter pour trois fois rien. »
Susan Calvin le regarda avec des yeux attendris. « Elle est vraiment belle, soupira-t-elle. J’ai souvent pensé que j’aimerais… » Sa voix s’étrangla.
« Bien entendu, poursuivit Ashe allègrement, en reposant son crayon, il faut que j’attende mes vacances. Il ne me reste plus guère que deux semaines à patienter. Malheureusement cette histoire de Herbie a tout remis en question. » Il considéra ses ongles. « Mais il y a autre chose… et c’est un secret.
— Alors ne m’en dites rien.
— Ma foi je ne sais pas trop, je brûle de le confier à quelqu’un, et vous êtes la meilleure confidente que je puisse trouver ici. » Il sourit niaisement.
Le cœur de Susan Calvin bondit dans sa poitrine, mais elle ne se risqua pas à ouvrir la bouche.
« À vous parler franchement… (Ashe rapprocha sa chaise et donna à sa voix un ton de murmure confidentiel) la maison ne sera pas seulement pour moi. Je vais me marier ! »
Puis il bondit de son siège. « Qu’y a-t-il ?
— Rien. » L’horrible sensation de vertige avait disparu, mais elle avait de la peine à trouver ses mots. « Vous marier ? Vous voulez dire… ?
— Mais sans doute ! Il est grand temps, n’est-ce pas ? Vous vous rappelez cette fille qui est venue me voir ici l’été dernier. C’est d’elle qu’il s’agit ! Mais vous êtes souffrante, vous…
— Un peu de migraine ! » Susan Calvin l’écarta faiblement d’un geste. « J’en ai… souffert récemment. Je voudrais… vous féliciter, bien sûr. Je suis très heureuse… » Le rouge appliqué d’une main inexperte faisait un affreux contraste avec ses joues d’une pâleur de craie. La pièce recommençait à tourner autour d’elle. « Excusez-moi, je vous prie… »
Elle balbutia faiblement ces mots et se dirigea en aveugle vers la porte. Tout s’était passé avec la soudaineté catastrophique d’un rêve… et l’horreur irréelle d’un cauchemar.
Mais comment était-ce possible ? Herbie lui avait dit…
Et Herbie savait ! Il lisait dans les pensées !
Elle se trouva appuyée, à bout de souffle, contre le chambranle de la porte, les yeux fixés sur le visage de métal de Herbie. Elle avait dû gravir les deux étages dans un état d’inconscience totale, car elle n’en gardait aucun souvenir. La distance avait été parcourue en un instant, comme en rêve.
Comme en rêve !
Et Herbie la fixait toujours de ses yeux inflexibles, dont les prunelles rouge sombre semblaient se dilater en deux globes de cauchemar faiblement illuminés.
Il parlait et elle sentit le contact froid du verre sur ses lèvres. Elle avala une gorgée et recouvra une conscience partielle de son environnement.
Herbie parlait toujours, et il y avait de l’agitation dans sa voix – comme s’il était alarmé, effrayé et implorant.
Les mots commençaient à prendre un sens. « C’est un rêve, disait-il, et vous ne devez pas y croire. Bientôt vous vous réveillerez dans le monde réel et vous rirez de vous-même. Il vous aime, je vous l’affirme. C’est la pure vérité ! Mais pas ici ! Pas en ce moment ! C’est une illusion. »
Susan Calvin inclina la tête. « Oui ! Oui ! » dit-elle en un murmure. Elle avait saisi le bras de Herbie, s’y cramponnait en répétant sans cesse : « Ce n’est pas vrai, n’est-ce pas ? Ce n’est pas vrai ? »
Comment elle revint à elle, elle n’aurait pu le dire – mais elle eut l’impression de passer d’un monde d’une brumeuse irréalité à la dure clarté du soleil. Elle repoussa le robot, écarta avec force ce bras d’acier, les yeux écarquillés.
« Qu’essayez-vous de faire ? » Sa voix avait pris un timbre strident. « Qu’essayez-vous de faire ? »
Herbie battit en retraite. « Je veux vous aider. »
La psychologue ouvrit des yeux ronds. « M’aider ? En m’affirmant qu’il s’agit d’une illusion ? En essayant de me faire sombrer dans la schizophrénie ? » Une rage hystérique la saisit. « Il ne s’agit pas d’un rêve ! »
Elle aspira l’air brutalement. « Attendez ! Mais… mais je comprends. Bonté divine, c’est tellement évident. »
Il y avait de l’horreur dans la voix du robot. « Il le fallait !
— Et dire que je vous ai cru ! Jamais je n’aurais pensé… »
*
**
Un bruit de voix irritées de l’autre côté de la porte l’immobilisa. Elle fit demi-tour, en serrant les poings spasmodiquement, et lorsque Bogert et Lanning pénétrèrent dans la pièce, elle se trouvait près de la fenêtre opposée. Ni l’un ni l’autre des deux hommes ne lui prêtèrent la moindre attention.
Ils s’approchèrent simultanément de Herbie ; Lanning irrité, impatient. Bogert froidement sardonique. Le directeur prit la parole le premier.
« Ecoutez-moi un peu, Herbie ! »
Le robot tourna les yeux vivement vers le vieux directeur. « Oui, Mr. Lanning.
— Avez-vous parlé de moi avec le docteur Bogert ?
— Non, monsieur. » La réponse avait été proférée avec lenteur et le sourire de Bogert disparut.
« Que signifie ? » Bogert vint se placer devant son directeur et se planta, les jambes écartées, devant le robot. « Répétez ce que vous m’avez déclaré hier.
— J’ai dit que… » Puis le robot se tut. Au plus profond de son corps, son diaphragme métallique vibrait sous l’effet d’une faible discordance.
« Ne m’avez-vous pas affirmé qu’il avait donné sa démission ? rugit Bogert. Répondez ! »
Bogert leva le bras en un geste de rage frénétique, mais Lanning l’écarta d’un revers de main. « Tentez-vous de le faire mentir en usant d’intimidation ?
— Vous l’avez entendu, Lanning. Il a commencé par dire oui, puis il s’est interrompu. Laissez-moi passer ! Je veux qu’il me dise la vérité, vous m’avez compris ?
— Je vais lui poser la question ! Ai-je donné ma démission, Herbie ? » •
Herbie prit un regard fixe et Lanning répéta anxieusement la question : « Ai-je donné ma démission ? » Le robot fit un geste de dénégation quasi imperceptible. L’attente se prolongea sans rien amener de nouveau.
Les deux hommes échangèrent un regard où se lisait une hostilité presque tangible.
« Par tous les diables, bafouilla Bogert, ce robot est-il devenu muet ? Etes-vous capable de parler, espèce de monstre ?
— Je peux parler, répondit l’autre aussitôt.
— Alors répondez à la question. Ne m’avez-vous pas dit que Lanning avait donné sa démission ? L’a-t-il donnée, oui ou non ? »
Et de nouveau ce fut le silence… lorsque à l’autre bout de la pièce retentit le rire strident de Susan Calvin.
Les deux mathématiciens sursautèrent, et les yeux de Bogert se plissèrent. « Tiens, vous étiez là ? Que trouvez-vous de si drôle ?
— Rien. » La voix de Susan n’était pas tout à fait naturelle. « Je viens seulement de m’apercevoir que je n’ai pas été l’unique dupe. N’est-il pas paradoxal de voir trois des plus grands experts en robotique tomber avec ensemble dans le même piège grossier ? » Elle porta une main pâle à son front. « Mais cela n’a rien de comique. »
Cette fois le regard qu’échangèrent les deux hommes était surmonté d’un haussement de sourcils. « De quel piège parlez-vous ? demanda Lanning avec raideur. Le robot présente-t-il quelque anomalie ?
— Non. » Elle s’approcha d’eux lentement. « Non, ce n’est pas chez lui que se trouve l’anomalie, mais chez nous. » Elle virevolta soudainement et cria au robot : « Eloignez-vous de moi ! Allez vous mettre à l’autre bout de la pièce et que je ne vous revoie plus. »
Herbie céda devant la fureur qui faisait flamboyer ses yeux et s’éloigna au petit trot.
« Que signifient ces vociférations, docteur Calvin ? » demanda Lanning d’une voix hostile.
Elle leur fit face et, d’un ton sarcastique, demanda : « Vous connaissez certainement la Première Loi fondamentale de la Robotique ? »
Les deux autres inclinèrent la tête avec ensemble. « Certainement, dit Bogert avec impatience, un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger.
— Merveilleusement exprimé, ironisa Calvin. Mais quel genre de danger ? Quel genre d’atteinte ?
— Mais… tous les genres.
— Exactement ! Tous les genres d’atteintes ! Mais blesser les sentiments, amoindrir l’idée que l’on se fait de sa personne, réduire en poudre les plus chers espoirs, sont-ce là des choses sans importance ou au contraire… ? »
Lanning fronça les sourcils. « Comment voulez-vous qu’un robot puisse savoir… » Puis il se tut avec un cri étranglé.
« Vous avez saisi, n’est-ce pas ? Ce robot lit les pensées. Pensez-vous qu’il ignore tout des blessures morales ? Pensez-vous que, si je lui posais une question, il ne me donnerait pas exactement la réponse que je désire entendre ? Toute autre réponse ne nous blesserait-elle pas, et Herbie peut-il l’ignorer ?
— Juste ciel ! » murmura Bogert.
La psychologue lui lança un regard sardonique. « Je suppose que vous lui avez demandé si Lanning avait donné sa démission. Vous attendiez de lui une réponse affirmative et il vous l’a donnée.
— Et sans doute est-ce pour la même raison, dit Lanning d’une voix inexpressive, qu’il a refusé de répondre il y a quelques minutes. Il ne pouvait dire un mot sans blesser l’un ou l’autre d’entre nous. »
Une courte pause s’ensuivit, durant laquelle les hommes considérèrent pensivement le robot affalé sur sa chaise, près de la bibliothèque, la tête appuyée sur sa main.
Susan Calvin regardait fixement le plancher. « Il savait tout cela. Ce… ce démon connaît tout, y compris l’anomalie qu’il y a dans son propre corps. » Ses yeux étaient sombres et songeurs.
Lanning se tourna vers elle. « Vous vous trompez sur ce point, docteur Calvin, il ignore ce qui cloche dans son montage. Je lui ai posé la question.
— Et qu’est-ce que cela signifie ? répondit vertement Calvin. Simplement que vous ne désirez pas obtenir de lui la solution. Cela blesserait votre amour-propre de voir une machine élucider un problème que vous êtes incapable de résoudre. L’avez-vous interrogé ? demanda-t-elle à Bogert.
— D’une certaine façon. » Bogert toussa et rougit. « Il m’a déclaré qu’il connaissait fort peu de chose en mathématiques. »
Lanning se mit à rire, pas très fort, et la psychologue sourit d’un air sarcastique. « Je vais lui poser la question ! Le fait qu’il trouve la solution ne blessera pas mon amour-propre. » Elle haussa la voix et dit d’un ton froid et impératif : « Venez ici ! »
Herbie se leva et s’approcha à pas hésitants.
« Vous savez, je suppose, poursuivit-elle, à quel endroit du montage a été introduit un facteur étranger ou omis un élément essentiel.
— Oui, répondit le robot d’une voix à peine perceptible.
— Minute, intervint Bogert avec colère. Ce n’est pas nécessairement exact. Vous vouliez entendre cette réponse, c’est tout.
— Ne faites pas l’idiot, répliqua Calvin. Il connaît certainement autant de mathématiques que Lanning et vous-même réunis, puisqu’il peut lire dans les pensées. Laissez-le parler. »
Le mathématicien céda et Calvin poursuivit : « Eh bien, Herbie, répondez ! Nous attendons. » Et en aparté : « Prenez du papier et un crayon, messieurs. »
Mais le robot demeura silencieux, et une note de triomphe transparut dans la voix de la psychologue. « Pourquoi ne répondez-vous pas, Herbie ? »
Le robot balbutia soudain : « Je ne peux pas, vous savez bien que je ne peux pas ! Le docteur Bogert et le docteur Lanning ne le désirent pas.
— Ils veulent connaître la solution.
— Mais pas de moi. »
Lanning intervint en détachant les mots lentement. « Ne soyez pas stupide, Herbie. Nous voulons vraiment cette réponse. »
Bogert inclina brièvement la tête.
La voix de Herbie se fit suraiguë. « À quoi bon prétendre une chose pareille ? Croyez-vous que je ne distingue pas à travers la couche superficielle de votre esprit ? Au fond de vous-mêmes, vous ne désirez pas que je réponde. Je suis une machine à laquelle on a donné une imitation de vie par la seule vertu des interactions positroniques qui se déroulent dans mon cerveau – qui est l’œuvre de l’homme. Vous ne pouvez perdre la face devant moi sans être blessés. Ce sentiment est trop profondément imprégné dans votre esprit et ne peut être effacé. Je ne vous donnerai pas la solution.
— Nous allons vous laisser seul avec le docteur Calvin, dit le docteur Lanning.
— Cela ne changerait rien à l’affaire, s’écria Herbie, puisque vous sauriez dans tous les cas que c’est moi qui aurais donné la solution.
— Mais vous comprenez, néanmoins, Herbie, reprit Susan Calvin, qu’en dépit de cela le docteur Lanning et le docteur Bogert ont besoin de connaître cette solution.
— Grâce à leurs efforts ! insista Herbie.
— Mais ils veulent l’obtenir, et le fait que vous la possédez et refusez de la leur livrer leur cause de la peine. Vous comprenez cela, n’est-ce pas ?
— Oui, oui.
— Et si vous leur donnez la solution, ils seront également peinés ?
— Oui, oui. » Le robot battait en retraite lentement, et Susan Calvin le suivait pas à pas. Les deux hommes observaient la scène, pétrifiés de stupéfaction.
« Vous ne pouvez rien leur dire, récitait la psychologue, parce que cela leur causerait de la peine, ce qui vous est interdit. Mais si vous refusez de parler, vous leur causez de la peine, donc vous devez tout leur dire. Si vous le faites, vous leur ferez de la peine, ce qui vous est interdit, par conséquent vous vous abstiendrez. Mais si vous vous abstenez, ils en concevront du dépit et par conséquent vous devez leur donner la réponse, mais si vous leur donnez la réponse… »
Herbie se trouvait le dos au mur, et là il tomba à genoux. « Arrêtez ! cria-t-il. Fermez votre esprit ! Il est rempli de peine, de frustration et de haine ! Je n’ai pas voulu cela, je vous l’assure ! Je voulais vous aider. Je vous ai donné la réponse que vous désiriez entendre. Je ne pouvais faire autrement ! »
La psychologue ne prêtait aucune attention à ses cris. « Vous devez leur donner la réponse, mais dans ce cas vous leur causerez de la peine, et vous devez vous abstenir ; mais si vous vous abstenez… » Et Herbie poussa un hurlement ! C’était comme le son d’une petite flûte amplifié cent fois… et devenant de plus en plus aigu au point d’atteindre une insupportable stridence, un son qui était l’expression même de la terreur où se débattait une âme perdue et qui faisait résonner les murs de la pièce à l’unisson.
Puis le son s’éteignit. Herbie s’écroula sur le sol tel un pantin de métal désarticulé et immobile. Le visage de Bogert était exsangue. « Il est mort !
— Non ! » Susan Calvin éclata d’un fou rire inextinguible. « Il n’est pas mort, mais fou, tout simplement. Je l’ai confronté avec ce dilemme insoluble et il a craqué. Vous pouvez le ramasser à présent, il ne parlera plus jamais. »
Lanning s’était agenouillé auprès du tas de ferraille qui avait été Herbie. Ses doigts touchèrent le froid métal inerte du visage et il frissonna. « Vous l’avez fait exprès. » Il se leva et vint se planter devant elle, le visage convulsé.
« Et après ? Vous n’y pouvez plus rien à présent. » Puis, dans une soudaine crise d’amertume : « Il l’a bien mérité. »
Le directeur saisit la main de Bogert qui demeurait figé sur place. « Quelle importance ? Venez, Peter. » Il poussa un soupir. « Un robot télépathe ne présente aucune valeur après tout. » Ses yeux paraissaient vieux et las et il répéta : « Allons, venez, Peter ! » Ce ne fut que plusieurs minutes après le départ des deux savants que le docteur Susan Calvin recouvra partiellement son équilibre mental. Lentement, ses yeux se portèrent sur le mort-vivant Herbie et son visage reprit sa dureté. Elle demeura longtemps à le contempler et, petit à petit, son triomphe fit place à l’impitoyable frustration – et de toutes les pensées qui se bousculaient tumultueusement dans sa cervelle, seule l’une d’elles amena un mot amer à ses lèvres :
« Menteur ! »
Titre original : Liar.
Tous droits réservés.
© Editions Opta, 1972, pour la traduction.